Le Suisse qui créa l’Académie militaire de Saint-Pétersbourg

Peu connu du public, le Vaudois Antoine-Henri Jomini est pourtant un théoricien militaire de premier plan. Bras droit de Napoléon puis conseiller des Tsars, il eut un destin hors norme.

Antoine Henri Jomini, par George Dawe / Hermitage, domaine public — Source : Store norske leksikon (snl.no).

Un bref recours à l’histoire rappelle qu’un Suisse, très influent dans l’art de la guerre, a participé à la création de l’Académie militaire de Saint-Pétersbourg en 1832. Cet homme s’appelle Antoine-Henri Jomini. Le Dictionnaire historique de la Suisse permet de retracer son parcours. Né à Payerne en 1779, il est très jeune attiré par une carrière militaire. A l’âge de 19 ans, il entre au ministère suisse de la Guerre en tant que secrétaire du ministre. Rapidement promu, il se distingue par ses connaissances en stratégie. Il quitte ses fonctions en 1801 pour s’établir à Paris. Il en profite pour adresser à Michel Ney – un des maréchaux de Napoléon Ier – des écrits stratégiques. Impressionné, Michel Ney lui fait intégrer son état-major et le soutient pour la publication du Traité de grande tactique, paru en 1805.

Repéré par l’Empereur en personne, il prend part aux guerres napoléoniennes entre 1805 et 1813 (campagnes de Prusse, de Pologne, d’Espagne et de Russie notamment). Il s’illustre et se fait nommer par Napoléon baron de l’Empire en 1808 puis général de brigade en 1810. Alors soutenu par Michel Ney pour l’obtention du grade de général de division en 1813, il est mis aux arrêts par le maréchal Berthier.

Au service des Tsars

Écœuré par cet affront, il s’en va servir le Tsar Alexandre Ier et l’armée russe. En parallèle, il continue de rédiger des ouvrages militaires. Au décès du Tsar Alexandre 1er en 1825, son successeur, Nicolas Ier, le maintient comme conseiller privé, puis le nomme général en chef. A la demande du Tsar, il participe avec beaucoup d’énergie à la création de l’Académie militaire impériale, à Saint-Pétersbourg, inaugurée en 1832.

En 1837, il est choisi pour instruire le tsarévitch qui deviendra plus tard le Tsar Alexandre II, un des grands réformateurs de la Russie. Lors de la guerre de Crimée (1853-1856), il donne ses derniers conseils au Tsar Nicolas Ier avant de se retirer à Passy en France. En 1869, il s’éteint à Paris, à l’âge de 90 ans.

L’inventeur de la logistique

Le baron de Jomini a développé une approche systématique de la stratégie militaire. Il a distingué dix types de guerres différentes (guerre d’opinion, d’invasion, …) de même que les batailles se rangent en trois catégories (offensives, défensives ou imprévues). Il a également participé à l’explication de la distinction entre stratégie militaire (planification globale afin d’atteindre les objectifs) et tactique (opérations sur le champ de bataille). Enfin, il prône un haut degré d’éducation des généraux et leur autonomie vis-à-vis du pouvoir politique.

Mais son apport le plus considérable demeure la logistique dont le terme lui appartient. Obsédé par les lignes de communication, il est un des premiers à réellement s’y focaliser. Cette logistique permet à son armée de se déplacer puis d’opérer efficacement et rapidement au bon endroit, comme le relate un chapitre du livre du géopolitologue français Frédéric Encel L’Art de la guerre par l’exemple paru en 2000.

Il laisse derrière lui plusieurs ouvrages sur l’art de la guerre. Ses écrits sont toujours étudiés dans les universités militaires. Antoine-Henri Jomini a par ailleurs inspiré un bon nombre de stratèges, dont le théoricien américain de la guerre maritime, Alfred Thayer Mahan. Depuis que le stratège suisse a posé les bases de la logistique moderne, celle-ci s’est imposée comme un facteur décisif dans la plupart des guerres contemporaines, en particulier dans les conflits de haute intensité où la maîtrise des flux et des approvisionnements détermine souvent l’issue des opérations.