Depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, l’Europe a choisi de voir dans Vladimir Poutine l’unique responsable du conflit. Mais une récente déclaration d’Angela Merkel, reconnaissant la responsabilité des Européens dans la rupture du dialogue avec Moscou, invite à revoir ce récit trop simpliste.

Début octobre, Angela Merkel a surpris lors d’un entretien accordé à un média hongrois — un choix symbolique, la Hongrie étant l’un des seuls États de l’UE à maintenir un dialogue avec Moscou. L’ancienne dirigeante y affirmait que la Pologne et les pays baltes portent une part de responsabilité dans la guerre pour avoir bloqué les discussions avec la Russie en 2021. Une position surprenante, alors que depuis trois ans, la guerre est présentée en Europe comme une agression unilatérale d’un dictateur fou, malade et parfois même comparé à Adolf Hitler.
Pourtant, la réalité est plus complexe. L’Europe — Emmanuel Macron en tête — s’obstine dans une narration belliqueuse, alors même que les journaux américains et ukrainiens se montrent davantage lucides. Sortons des caricatures : comprendre les causes d’un conflit ne revient pas à en justifier les acteurs. Comme le rappelait Clausewitz, « la guerre n’est que la simple continuation de la politique par d’autres moyens ».
En rompant le dialogue, la guerre devenait probable
Le politologue américain John Mearsheimer, théoricien du réalisme offensif et professeur à l’Université de Chicago, va encore plus loin que l’ancienne Chancelière allemande dans son analyse de la situation. Il explique depuis le début du conflit qu’il ne s’agit pas d’une guerre d’agression irrationnelle mais plutôt d’une réaction stratégique prévisible à la suite d’une provocation occidentale. Selon lui, les Etats-Unis portent une responsabilité importante dans ce conflit. Il ajoute que l’élargissement continu de l’OTAN vers l’Est (malgré la promesse “non écrite” à Gorbatchev) ainsi que l’intégration politique et militaire de l’Ukraine dans la sphère occidentale ont été déterminant pour en arriver là. Dès 2008, après le sommet de l’OTAN à Bucarest, Poutine avait averti l’Occident des lignes rouges à ne pas franchir : «L’extension de l’OTAN à l’Est serait une menace directe pour la sécurité de la Russie».
Si dans les faits la guerre n’a pas été une surprise pour l’Ukraine et ses alliés, elle a même été favorisée par ceux-ci. On ne va pas remonter ici aux prémices de cette crise qui prend ses racines au moment de la dissolution de l’URSS, mais observons quelques éléments récents.
- En 2019, la Rand Corporation, important think tank stratégique proche du Pentagone, publie un rapport suggérant plusieurs leviers de pression sur la Russie, dont : le renforcement de l’aide militaire à l’Ukraine, l’extension de la présence de l’OTAN à ses frontières et l’instrumentalisation des tensions périphériques pour étirer ses capacités.
- Toujours en 2019, Oleksiy Arestovytch, futur conseiller présidentiel de Zelensky, déclare publiquement qu’une guerre avec la Russie éclatera en 2021 ou 2022, conséquence naturelle du rapprochement avec l’OTAN. La même année, la Constitution ukrainienne est modifiée pour y inscrire l’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne comme objectif national, scellant la rupture définitive avec la neutralité du pays.
- Le 24 mars 2021, Volodymyr Zelensky signe le décret n°117/2021, lançant la «Stratégie de désoccupation et de réintégration de la Crimée». Ce texte officialise la volonté de «reprendre» la péninsule. Pour Moscou cela représente une menace directe contre Sébastopol, base de sa flotte de la mer Noire. Peu après, la Russie déploie alors des troupes à la frontière ukrainienne, avertissant l’Occident des risques d’escalade.
- En décembre 2021, Moscou propose aux États-Unis et à l’OTAN un accord de sécurité garantissant la non-adhésion de l’Ukraine et le retrait des infrastructures militaires occidentales proches de son territoire. L’Occident rejette ces demandes. La guerre commence deux mois après.
- Au printemps 2022, des négociations directes entre Moscou et Kiev, tenues d’abord en Biélorussie puis à Istanbul, aboutissent à un projet d’accord de paix : l’Ukraine s’engage à renoncer à l’OTAN, la Russie à retirer ses troupes aux positions d’avant-guerre, tandis que des garanties de sécurité doivent être assurées par plusieurs États. L’accord est quasiment prêt lorsqu’en avril, Boris Johnson se rend spontanément à Kiev pour dissuader Zelensky de signer, selon David Arakhamia, le chef de la délégation ukrainienne. Les pourparlers sont aussitôt interrompus. D’après des responsables occidentaux et des dirigeants ayant participé aux discussions, les deux parties étaient proches d’un cessez-le-feu, mais Washington et Londres s’y sont opposés, favorisant la poursuite du conflit. Cette décision remet en question la version officielle qui attribue entièrement la responsabilité de l’escalade à Moscou.
- En décembre 2022, François Hollande et Angela Merkel admettent que les accords de Minsk n’avaient pas pour vocation d’instaurer la paix, mais de gagner du temps pour armer l’Ukraine.
- Les enquêtes du New York Times en 2024 et 2025 achèvent de dresser le tableau : la présence de plusieurs bases secrètes de la CIA en Ukraine depuis 2014, puis la révélation que la guerre est coordonnée depuis le centre américain de Wiesbaden en Allemagne, démontrent le rôle actif des États-Unis dans la conduite du conflit.
Si les dirigeants européens veulent s’entêter dans la même logique d’affrontement, cela ne fera que prolonger une guerre qu’ils prétendent vouloir éviter. Or, tôt ou tard, les États-Unis et les pays européens devront reconnaître leur part de responsabilité dans ce conflit, ainsi que dans les centaines de milliers de vies perdues des deux côtés, et Angela Merkel semble l’avoir compris.
Il ne s’agit pas ici de légitimer l’invasion russe, mais de rappeler qu’en relations internationales les enjeux sont complexes et multiples. Dès 2014, John Mearsheimer alertait dans Foreign Affairs : « L’Occident entraîne l’Ukraine sur une pente glissante, et le résultat final sera que l’Ukraine va être détruite. » Onze ans plus tard, le constat est accablant : l’Ukraine est ravagée, et l’Occident a contribué à cette tragédie par ses choix stratégiques. Si l’économie américaine tire profit du conflit — qu’il s’agisse des ventes massives de gaz de schiste ou de la relance de son industrie de défense — l’Europe, elle, subit des contrecoups économiques, énergétiques et diplomatiques, révélant la fragilité de son autonomie stratégique. C’est précisément dans un tel moment que la Suisse, par sa neutralité, aurait pu être utile : non pas en s’alignant sur les sanctions occidentales, mais en cherchant à rouvrir les canaux du dialogue — en servant la paix mieux qu’elle n’a servi les sanctions, en construisant des passerelles là où d’autres dressent volontairement des murs.