Suisse-OTAN : le glissement discret

Sous couvert d’exercices militaires et de partenariats internationaux, la Suisse s’engage, pas à pas, dans un rapprochement avec l’OTAN qui dépasse le cadre d’une coopération technique.

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Ce glissement stratégique mérite un examen attentif : il touche à l’identité nationale et à la conception même de la neutralité helvétique. La neutralité n’est pas une option parmi d’autres pour la Confédération ; elle constitue un pilier de sécurité et d’influence, qui a façonné sa diplomatie et sa réputation pendant des siècles.

Depuis quelques années toutefois, la Suisse intensifie ses liens avec l’Alliance atlantique : participation au Partenariat pour la paix, et exercices conjoints, comme cet été un entrainement entre l’U.S. Air Force et les forces aériennes helvétiques. Chaque nouvelle coopération accroît l’interdépendance militaire : interopérabilité, partage de renseignement, adoption de standards OTAN.

Ces mesures, souvent présentées comme purement techniques, entraînent en réalité une érosion progressive de la capacité d’action autonome. De plus, la proximité avec une alliance militaire implique également un risque accru d’implication indirecte dans des conflits. La Suisse doit se demander si elle souhaite être entraînée dans des engagements extérieurs alors que sa sécurité directe n’est pas menacée.

Historiquement, la neutralité conférait à la Suisse un rôle unique de médiateur crédible et impartial. Elle permettait de représenter les intérêts de puissances opposées et de servir de plateforme pour les pourparlers discrets. En s’alignant sur un bloc perçu comme hostile par Moscou ou Pékin, la Confédération compromet progressivement ce statut. La neutralité, instrument rare et respecté, cède peu à peu le pas à un statut ambigu de partenaire secondaire.

Ce glissement se fait par étapes successives, sans véritable débat public. Une partie importante de la population reste attachée à la neutralité, mais les décisions s’imposent dans le cadre technocratique du Département fédéral de la défense, présentées comme des ajustements techniques inévitables. Le processus évite soigneusement toute confrontation directe avec le peuple, alors même que la question relève d’un choix de société fondamental pour un pays dont l’armée est directement le peuple. On peut regretter que les citoyens, au cœur de ce système, ne soient pas consultés alors que leur engagement et leur confiance sont au centre de la défense nationale.

La Suisse avance vers l’OTAN par petites étapes, mais sans débat national, elle court le risque de transformer un choix stratégique majeur en routine administrative. La neutralité, héritage historique et outil de diplomatie unique, n’est pas un simple concept : elle conditionne la crédibilité et l’indépendance du pays sur la scène internationale. Le vrai défi n’est plus seulement de savoir si la Confédération se rapproche de l’Alliance atlantique, mais de déterminer comment elle souhaite préserver son identité et sa liberté de manœuvre avant que ce virage ne soit irréversible.